Échec. Notes (im)personnelles
Polème de Vanessa Jérome
[photo Charlie Clerc-Jérome]
1
échouer.
Seriez-vous heureux de lire la longue liste de mes échecs ?
Jouiriez-vous de me savoir parfois faible, vulnérable ?
Vous apitoieriez-vous sur mes espoirs déçus, mes illusions perdues ?
Invoqueriez-vous, généreux·ses et plein·es de compassion, les mauvais coups du sort que j’ai eu à subir ?
Jugeriez-vous mes manières de faire face ?
Peut-être ai-je échoué avec peu de noblesse, sans grandeur d’âme, rongée par le regret, l’aigreur, la jalousie ?
Peut-être pire encore
La haine.
La haine qui m’orage, qui me tempête, qui me tient à flots.
La haine qui me défait, qui m’échoue.
Qui me recommence.
La haine qui ne se dit pas.
De peur qu’elle s’ajoute à la déception, au rejet, au mépris, qu’expriment celleux qui se pensent, se croient, se disent, au-dessus d’elle.
Au-dessus de moi.
— leurs petits regards de biais, leurs chuchotements, leur gêne, pour ce que l’on est quand on (s’)haine.
La haine qui ne s’avoue pas.
La haine que l’on ne s’autorise pas.
De peur que l’on nous prive de compréhension, d’empathie, de reconnaissance, de tendresse, d’amour.
— de tout ce dont on peut rêver, de tout ce qu’il pourrait rester, malgré tout, à la fin.
Préférer
La colère.
Que l’on dit plus soudaine, plus passagère, plus acceptable, plus excusable, plus pardonnable, plus noble même.
Oui, je suis — en colère.
De toute mon âme, de tout mon - corps.
À cause du - temps.
Le temps précieux qu’iels m’ont fait — perdre.
Du temps que j’aurais pu passer à me — construire.
Une autonomie, une assurance, une nonchalance, une — liberté.
Du temps que j’aurais pu passer à m’en sortir, à m’en tirer.
Tirer comme survivre, comme aller voir ailleurs, comme partir loin, - sans me retourner.
De la colère, oui, j’en ai.
À revendre.
À partager.
À transformer.
Quand je pense à celleux qui ont contribué à me faire
— échouer.
2
échouer encore.
Échouer est un art — de classe.
Que maitrisent celleux qui sont né·es pour - dominer.
Qui savent transformer leur chute en figure — de style.
Quand nous tombons avec lourdeur, maladresse - embarras.
Trouvant que l’échec n’apprend rien d’autre qu’à — échouer.
Même au bout du — rouleau.
Inventer une force — motrice.
Se tenir - debout.
Ne pas les laisser croire qu’iels nous — remettent sur pieds.
Les priver du plaisir de nous ramasser - à la petite cuillère, à la fourchette, à la louche, à la volée.
Ne pas les laisser prétendre qu’il est facile de repartir, de reconstruire — de se réinventer, tant qu’on y est.
Avec conviction, avec grandeur, avec — passion.
Trouver la force de continuer à
— échouer.
3
échouer mieux.
« La culture capitaliste dans laquelle nous évoluons valorise sans ambiguïté le succès tout en dédaignant très ouvertement l’échec, son corollaire, qui serait la marque d’une inaptitude et d’une incompétence tout aussi personnelle que condamnables » [Florian Grandena et Éric Mathieu, « Citrons, limonade et tarte meringuée : la tyrannie du succès face à l’échec permanent (introduction) », dans Échecs et vomissements. Réflexions sur l’insuccès comme mode de vie et philosophie, Éditions Somme Toute, 2023, p.7].
Mais je déclare:
1. Que l’échec n’est que le résultat temporaire d’interactions asynchrones, désajustées, déraillées.
« Nos vulnérabilités charnelles sont des résistances à ce qu’on nous impose » - [Florian Grandena et Éric Mathieu, op.cit., p.11].
Alors je décide:
2. Que j’échoue par délicates égratignures, sublimes craquelures, définitives fissures ; de tout mon être: esprit, corps - et âme, si j’en ai.
« [L’échec] nous permet de faire fi de la propagande néolibérale contemporaine, de refuser la dictature de la réussite, de trouver un sens au fait d’essayer encore et encore, à la persévérance, mais aussi de montrer par la même occasion que nous sommes libres ». [Florian Grandena et Éric Mathieu, op.cit., p.16].
Et donc je crie:
3. Que je veux continuer, en toute liberté à
- échouer.
Textes cités
-
Chapitre de livre
Florian Grandena et Éric Mathieu, « Citrons, limonade et tarte meringuée : la tyrannie du succès face à l’échec permanent (introduction) », dans Échecs et vomissements. Réflexions sur l’insuccès comme mode de vie et philosophie, Éditions Somme Toute, 2023